Les États généraux du Canada-Français, 1967-69 

(Originellement publié sur le blog de l’auteur le 11 juin 2021)

Le Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes tenu du 12 au 17 juin 2021, une perspective canadienne-française

Commençons par noter : il y a cinquante ans c’était le Canada-Français et ses États généraux, aujourd’hui ce sont les «francophonies provinciales». 

Sonia Lebel, ministre caquiste des relations canadiennes : 

«… je vous souhaite la bienvenue … à ce grand rassemblement que sera le Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes.»

Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA) : 

«Pourquoi parle-t-on de francophonies au pluriel? Parce qu’au fil des années, le Québec, l’Acadie, l’Ontario français, les communautés d’expression française de l’Ouest canadien et celles de l’Arctique ont assumé des couleurs francophones, des réalités et des destinées qui leur sont propres.»

Pour annoncer une activité pré-sommet le 26 mai, le Centre de la Francophonie des Amériques lançait : 

« Les invités réfléchiront avec vous sur ce qui peut favoriser le rapprochement entre les Québécoises, les Québécois et les communautés francophones et acadiennes du Canada. » 

Le sommet regroupe trois entités aux statuts très différents. Prenons le temps de les décrire :

  1. Le gouvernement du Québec, qui pour l’occasion ne s’exprime pas au nom de tous les Québécois mais des «Québécois et Québécoises», sous-entendu francophones. Mine de rien, il gomme une réalité plus complexe et plus troublante. Comme si le Québec n’était pas lui-même aux prises avec le même enjeu existentiel : une francophonie en déclin face à une puissante anglophonie ? Mine de rien, toujours, la CAQ ne vient-elle pas justement, peu avant ce Sommet, d’allouer aux anglophones des avantages en santé et en éducation ? Des gestes tangibles, qui se comptent en argent sonnant, en disent plus long que les discours d’occasion sur l’attachement au français et de sa promotion au Canada. (1) Nous avons donc un gouvernement provincial comme entité participante.
  2. Les Acadiens, constituant une population nationale qui incarne un nationalisme de la continuité établi à l’époque du régime français. Son existence, antérieure à la formation des colonies anglaises, n’a jamais cessé de se définir au-delà les limites des provinces atlantiques, l’Acadie ne se tenant pas pour confinée par elles. Les Acadiens constituent une entité, la seule, qui forme une nation socio-historique et culturelle originale, autochtone (avant le débarquement des Anglais) et ethnique. Tous les autres partenaires revendiquent une identité civique, broyeuse d’identité historique, qui date d’au plus cinquante ans.
  3. Les communautés francophones, segmentées par provinces et territoires. Par leur nom provincial, comme Ontarois et Fransaskois, elles témoignent d’une identité nouvelle, diversitaire, multiculturelle et laïque. Des épithètes revendiquées. Cette réalité trudeauiste, où la langue française n’est plus qu’une composante de l’identité canadiAn, s’inscrit dans la foulée de l’éclatement du Canada-Français et de la répartition de ses restes en communautés francophones provinciales et territoriales. 

Donc, au lieu des États généraux du Canada français, qui étaient l’illustration que les Canadiens-Français pouvaient toujours se réunir sous une dénomination unitaire (et plus puissante !) en 1967-1969, avant même de faire un bilan du présent sommet, d’ici quelque temps, nous pouvons prendre acte d’au moins deux choses qui relèvent du nouveau Canada francophone éclaté :

  • Le refus de considérer autre chose que le «fil du temps» pour ¨expliquer¨ la transition d’une «nation socio-historique-culturelle, fondatrice du Canada», à ces nouvelles entités qui insistent pour que l’on apprécie le chemin parcouru en termes de ¨progrès¨ et de ¨modernité¨. La superficialité et le déni seront donc au rendez-vous pour éviter d’explorer ce qui est, de fait, un désagréable déclin commun : la déchéance d’une nation.
  • Le fond de ce Sommet signale de plus, il est impératif de le souligner, l’acceptation du statu quo constitutionnel canadiAn de 1982 d’un océan à l’autre. Ceci tranche radicalement avec les États généraux du Canada-Français, unanimement en faveur de changements constitutionnels profonds. Ce qui provoqua ultimement l’éclatement portait sur la nature de ces changements. Pour en dire un mot, la nouvelle identité québécoise, déjà promue par un certain nombre, voulait pratiquer d’avance un souverainisme symbolique en prenant ses distances de ceux qui voulaient aller au bout des processus constitutionnels amorcés dans les années 1950. Les souverainistes québécois refusèrent une approche constitutionnelle commune, ce qui, en gros, conduisit à la constitution de 1982. 

Pour être importante, ce n’est pas là la seule cause de l’éclatement du Canada-Français. En attendant de voir les résultats du Sommet et d’en faire un bilan, il peut être utile de plonger dans les causes de la situation d’aujourd’hui, une réflexion qui, vraisemblablement, ne se fera pas au sein du présent sommet linguistique tenu sur fond de repli politique. Je propose donc plus bas un texte écrit en 2017. Les états généraux du Canada-Français, 1967-1969. 

Note :

1. Frédéric Lacroix (FB, 9 juin 2021)  « 100 millions pour agrandir Dawson, 1 milliard (?) pour agrandir McGill, la CAQ a pris le relai du PLQ pour recréer un «Golden square mile» anglophone en plein cœur de Montréal. Sauf que le nouveau périmètre sera beaucoup plus qu’un simple «mile» et qu’il englobe maintenant la totalité du centre-ville. Et on s’étonnera ensuite de l’éradication progressive du français à Montréal. Je ne comprends pas la stratégie de la CAQ »

Les États généraux du Canada-Français, 1967-1969

«Le 23 novembre 1967 au matin, 1700 personnes envahissent la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts à Montréal. Ces gens viennent de tous les coins du Canada: plus de 1000 d’entre eux ont été élus dans les 108 circonscriptions électorales du Québec, 425 représentent les communautés francophones du reste du Canada et 175, les organismes les plus divers, des Caisses populaires aux Cercles de fermières en passant pas les associations de Néo-Québécois.», 

rapporte Christian Rioux dans Le Devoir.

Comment expliquer que tant de gens se déplacent de si loin pour participer à une activité non gouvernementale de cette importance ? 

«Les changements sociaux intervenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (accélération de l’urbanisation, baby-boom, consommation de masse) et surtout les changements politiques comme l’avènement de l’État-providence sous l’égide du gouvernement fédéral, la demande d’une plus grande autonomie pour le Québec et la montée du néonationalisme (sic) rendent pertinente l’organisation d’assises regroupant les principaux responsables de la nation canadienne-française (…) L’idée d’organiser des États généraux circule dès le début des années 1960. Ainsi, en 1961, les sociétés Saint-Jean-Baptiste de l’Ontario et du Québec organisent une rencontre et lancent l’idée d’une réunion des «corps intermédiaires de la nation». 

L’année suivante, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste constitue un comité provisoire chargé de préparer l’événement…» 

Christian Rioux rappelle plus précisément le contexte politique du moment. Un rare alignement des astres qui donnait des ailes aux autonomistes québécois de toute nuance : 

«À l’offensive sur tous les plans, le Québec était alors en pleine Révolution tranquille. Le nouveau premier ministre Daniel Johnson ne réclamait rien de moins que «l’égalité ou l’indépendance». Le mouvement indépendantiste québécois et le nationalisme acadien étaient en pleine ascension. Le «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle avait quatre mois à peine. Avec le rapport Laurendeau-Dunton (i), l’avenir du français devenait une préoccupation majeure.»

En 1997, trente ans après les États généraux du Canada français, 70 personnes provenant presque toutes du Canada hors Québec prenaient part à un colloque pour commémorer l’événement. Le professeur de droit constitutionnel Jacques-Yvan Morin, qui en avait été le président à l’époque «ne s’est même pas rendu à Ottawa : il a fait parvenir son témoignage sur une vidéocassette».  Il avait 67 ans.

Quel contraste que cette assemblée de têtes grisonnantes quant on  songe à l’étonnante vitalité du Canada français trente ans plus tôt !

Échec de la position constitutionnelle commune 

Le ratage d’une actualisation politique du nationalisme canadien-français

Ces délégués de tout un peuple marqueront l’histoire pour les décennies à venir. On n’en soulignera jamais assez l’importance. 

On crédite les États généraux d’avoir adopté plusieurs idées nouvelles. Mais ne nous leurrons pas. C’est la définition d’une position constitutionnelle commune du Canada-français qui occupait tous les esprits. Or, cet aspect décisif des délibérations fut un échec. Les délégués repartirent chez eux avec deux orientations très différentes quant à l’avenir national. 

Christian Rioux résume :

«Cette démonstration de force (…) sera le lieu, à tout le moins symbolique, de l’éclatement définitif du Canada français. Les États généraux devaient définir l’avenir constitutionnel de la nation, disait dans son discours d’ouverture Rosaire Morin, un leader nationaliste très écouté à l’époque. On jonglait alors avec le «statut particulier», les «États associés» et l’indépendance.

(…) L’assemblée se divisa lorsque vint le moment de reconnaître le droit à l’autodétermination du Québec, «territoire national et milieu politique fondamental» de la nation canadienne-française. LesQuébécois votèrent pour à 98 %, avec 52 % des Acadiens. Les délégués de l’Ontario et de l’Ouest canadien votèrent contre [respectivement à 65 % et 70 %] ou s’abstinrent. Les Québécois affirmaient leur existence en tant que nation. Les francophones hors Québec, qui se percevaient toujours comme Canadiens français, venaient de naître.»

À la fin des assises, les francophones hors Québec «laissent éclater leur ressentiment» et «…s’abstiennent en majorité de participer aux assises de 1969. Sur les 430 places qui leur sont réservées, seules 125 seront occupées», rappelle Jonathan Laveault.

Les différences : souverainisme symbolique Vs minorité vulnérable

Chez les Canadiens-français, on est fortement imprégné par le sentiment de constituer une minorité vulnérable. On reste sur la prudence et la continuité. Des positions de résistance qui ont fait leur preuve. Mais les choses ont commencé de changer avec le financement des provinces qui remplace les investissements de l’église (1). Citant le sociologue acadien Joseph-Yvon Thériault, Rioux poursuit : 

«…si les francophones hors Québec disent que le Québec les a lâchés, c’est qu’ils ne voient pas que, chez eux aussi, le mouvement vers la provincialisation était amorcé. Dès le début des années 1960, les institutions canadiennes-françaises en quête de financement, comme l’Université d’Ottawa, se tournaient déjà vers leur gouvernement provincial respectif.» (2)

On se dira donc de moins en moins Canadien-Français pour se définir, en revanche, à partir de référents provinciaux tels que Fransaskois, Ontarois, franco-manitobains, Québécois, etc. Pour couronner le tout, l’appellation valise de «francophones hors Québec», vidée de toute connotation nationale. Le gouvernement fédéral achète l’allégeance des minorités en saupoudrant habilement sur la tête des leaders communautaires d’opportunes et très calculées subventions. Il n’est que trop heureux de voir se succéder à sa porte les associations provinciales quémandeuses. 

L’aide de l’église demandait des prières mais pas de vendre son âme !

Retour en 1967. Contrairement aux Acadiens et à la diaspora canadienne-française, bien des Québécois repartent satisfaits de la rupture. Il règne chez eux une telle confiance dans l’avenir que rien ne leur semble impossible. On se définit comme une majorité qui doit prendre toute sa place et on reproche aux autres Canadiens-français de ne pas s’en réjouir. On finira par dire que la langue française n’a aucun avenir hors du Québec. Pour en être sûr on procédera à son enterrement. Le 15 octobre 1968, René Lévesque, président du tout nouveau Parti québécois, qualifie les francophones hors-Québec (Nouveau-Brunswick en moins) de «dead ducks» voués à l’assimilation à l’occasion d’une entrevue à l’émission «Twenty Million Questions» à la CBC. Des années plus tard, en 1990, l’écrivain Yves Beauchemin utilisera l’expression de «cadavres encore chauds» pour décrire les minorités francophones hors Québec.

Les ressemblances

Sur ce fond de divergences qui ne font aucun doute apparaissait soudainement en 1967 deux peuples, là où il n’y en avait eu qu’un seul. On se nomme différemment. Mais quel sens faut-il donner à la naissance de ces deux appellations identitaires que l’on commençait à utiliser : Québécois et francophones hors-Québec ? Certes, ces appellations nouvelles rendaient compte d’une différence de situation objective entre les deux entités francophones, mais s’agit-il vraiment de différences fondamentales ou simplement conjoncturelles et régionales ?

En fait, il faut se demander si ces nouvelles appellations, qui s’imposeront, ne représentent pas au cœur même de la rupture le reflet de la progression des institutions canadiennes de 1867 dans l’esprit des Canadiens-Français ? Si nous sommes en présence de deux nouvelles solitudes, pour reprendre une expression bien connue, ces deux dernières n’ont-elles pas encore beaucoup en commun ? 

D’abord, même si on peut détester le concevoir, ce qu’elles ont en commun c’est d’avoir évolué simultanément mais séparément, depuis 1967, dans le cadre restreint de leur provincialisation respective. Ces deux solitudes nous mettent devant deux provincialismes assumés, bien que vécus selon des a-priori socio-psychologiques différents. Ces deux solitudes s’opposent en surface, et on en a fait grand cas, on a même magnifié leurs différences. Mais elles continuent pourtant d’être objectivement unies par la profondeur d’un destin contrarié. La manière subjective dont on se voit dans le Canada change-t-elle à ce point la communauté de destin des descendants des vaincus ?

Chose certaine, le délaissement par les Canadiens-Français de leur identité politique pan-canadienne correspond à leur segmentation provinciale, au rapetissement de leur stature géo-politique, ramenée au cadre de leur province de résidence. Le ralliement et la soumission graduelle des Canadiens-français au découpage politique du Canada en provinces «hors sol», tracées à l’équerre, se mesure par l’ampleur du recul de Leur influence. Ce réalignement à hauteur de province n’était-il pas la voie royale de la balkanisation du Canada-Français, Québec compris ?

Au Canada, les communautés nationales coïncident assez peu avec l’organisation politique. Le découpage politique établi par les Britanniques et leurs descendants semble fait pour ne pas attribuer aux Canadiens-Français de territoire continu. La géographie des provinces, telles que dessinées, aboutit à une sorte d’exil intérieur des Canadiens-Français par leur mise en minorité. Poursuivait-on, pour les achever, les mêmes buts que la déportation des Acadiens, entamée cent ans plus tôt avec des moyens différents ? 

Et, naturellement, à ce rapetissement au niveau de l’amour de sa province, les Canadiens-Français n’y avaient pas pleinement consenti. Pour tout dire, ils s’y étaient opposés et y résistaient. Longtemps, les Canadiens-français avaient continué de se considérer comme une réalité socio-historique antérieure au Canada britannique, celui de l’Acte d’Union et de la Confédération. Beaucoup avaient cette fierté de ne rien devoir aux «descendants des vainqueurs» anglais pour ce qui concerne la forme que prenait leur occupation du territoire. Elle s’était établie, notamment dans l’Ouest, avec une proximité remarquable avec les Premières nations. Comme dans le cas de la colonie de la Rivière rouge, écrasée par la violence coloniale qui conduisit à la pendaison du chef métis canado-américain francophone bilingue et catholique qu’était Louis Riel. Honoré Mercier, premier ministre du Québec à l’époque, dira «Riel, notre frère est mort». Une solidarité impensable aujourd’hui. 

Cette dimension continentale de l’identité canadienne-française, cette épopée dans l’histoire des Amériques, on la doit à l’esprit des découvreurs qui animait les nôtres : La Vérendrye et ses fils, (qui atteignirent les premiers les Rocheuses), Louis Jolliet et le père Marquette (qui descendirent depuis les Grands lacs le Mississipi jusqu’en Louisiane), François La Mothe de Cadillac (fondateur de Détroit), Étienne Brulé (fondateur de Toronto), etc. et à leur proximité inégalée avec les peuples indigènes, sans qui, alliés depuis 1603, la découverte et la cartographie des deux tiers de l’Amérique du Nord par une poignée de Français-néo-français n’aurait jamais pu être possible. Mais on la doit aussi à l’église catholique et son esprit missionnaire qui, par la grâce de Dieu, ne faisait qu’un tout avec celui des découvreurs. Il faut le rappeler, le rapport étroit entre l’église catholique et ses institutions ramifiées (écoles, journaux, hôpitaux, soutien agricole, coopératives, etc.) et la population entretenait le riche terreau qui gardait dans une essentielle cohésion le peuple canadien-français disséminé aux quatre coins de l’Amérique du Nord. Cette épopée bien réelle, florissante mais constamment réprimée depuis la Conquête britannique, souffrait d’un manque de poids démographique et du si indispensable pouvoir structurant que constitue le pouvoir politique. A-t-on eu tort de voir pour une fois ce pouvoir politique tenter audacieusement d’affirmer sa prépondérance au sein du territoire québécois embourgadé, redéfini par les Anglais comme The Province of Quebec ? Probablement pas. Mais on ne peut rester davantage dans le déni des résultats. 

 Une querelle politique peut-elle faire mourir un peuple ?

La réponse est oui et non. Les États-Unis ont survécu à la guerre de sécession, l’Allemagne a survécu au mur de Berlin. Les Irlandais parlent anglais mais sont très fiers de leur caractère national. Les Canadiens-Français peuvent-ils, maintenant que leur rapport avec la foi catholique est fortement modifié, reformer un jour une alliance ? Comme les Juifs et les Kurdes qui restent tissés serrés dans la diaspora malgré des différences considérables au sein de leur communauté ? Les Premières nations, ces autres vaincus, bien que dispersées sur un vaste territoire, font preuve de plus en plus de cohésion dans l’expression de leur volonté politique. C’est donc au profit de quelle cause qu’a été prononcée (voire célébrée) la mort du Canada-français par des Québécois influents ? Nul besoin d’être devin pour pronostiquer qu’encourager la division de cette façon consiste à rejeter à jamais que se reforment des liens d’utilité politique. Le sentiment de supériorité d’un Québec francophone, qui s’est pris pour beaucoup plus puissant qu’il ne l’était, est une balloune qui se dégonfle lentement. Désespérés de voir toute relance significative apparaître, le Québec n’a plus d’autre choix que de rechercher le regroupement des forces vives chez les «descendants des vaincus».

Les Québécois [francophones] de l’époque des États généraux croyaient marcher au succès de leur émancipation nationale en comptant sur leur propre force. Ce rare sentiment de puissance a justifié la rupture avec un long passé de résistance, une résistance qui se confondait à ce qu’on a longtemps appelé «la survivance», terme que l’on a ensuite souvent déprécié en faisant fi du contexte. Mais c’était pourtant cette attitude, exempte de tout jovialisme à bon marché qui leur avait permis de passer au travers. Sourde survivance contre «jovialisme». Au regard de l’épreuve du temps, à qui reviendrait aujourd’hui la palme de la sagesse ? Quand on songe que la rupture d’avec le Canada-Français, dont bien des chefs de file québécois se sont montrés satisfaits, libérés, débarrassés, constituera le seul séparatisme que ces derniers auront parfaitement réussi en cinquante ans !

En guise de bilan provisoire

Si le brave mouvement autonomiste a cru utile de rompre avec le Canada-Français pour mieux faire son indépendance territoriale québécoise, cinquante ans plus tard l’indépendance n’étant toujours pas faite, conviendrait-il de reprendre le dialogue là où il a été laissé ? Là où il s’est perdu dans les fantasmes et la vanité des représentants d’une « nation québécoise » improvisée ? Qui en fait n’existe que depuis cinquante ans, comme pur produit de la rupture du Canada-Français. 

Lionel Groulx n’a pas écrit l’histoire du Québec mais l’«Histoire du Canada français depuis la découverte». Maurice Séguin, historien franco-canadien de l’Ouest, influent chez les indépendantistes québécois, s’était fixé pour but de «faire le récit des relations entre les nationalités canadienne-anglaise et canadienne-française au Canada» (4). Pas de Québécois ici ! Et Me Christian Néron, historien des institutions, ne reprend-t-il pas les termes «descendants des vaincus et des vainqueurs» ? Dans sa Genèse de la société québécoise, Fernand Dumont est obligé de recourir au vaste fonds de notre histoire commune (5). Le repli de la question nationale canadienne sur les contours du territoire québécois a été chanté sur tous les tons pour ses nouvelles vertus de modernisme et de civisme. Le repli provincial des Canadiens-Français, pratiqué avec encore plus de conviction au Québec qu’ailleurs, n’aura-t-il pas constitué une aubaine pour le Canada-anglais ? N’était-ce pas diviser pour régner ? Il nous faut examiner plus en détail la question nationale au Canada et les perspectives inédites qu’offre une approche enracinée dans l’histoire. 

Notes :
  1. Et le soutien communautaire bénévole…
  2. Joseph-Yvon Thériault ne semble pas voir, lui, de son coté, que la construction d’un Canada uni sous domination anglo-saxonne exigeait la provincialisation des Canadiens-Français, une condition d’effacement de leurs ambitions politiques. Il ne questionne pas non plus que des provinces, dont l’existence avait été décrétée longtemps après l’avènement des Canadiens-Français, manifestent si peu de considération, sans parler d’empathie, envers le légitime désir de se perpétuer dans leur être pour ces derniers. En ce sens, les Canadiens-Français, autochtones par rapport à la Conquête, ne valent guère mieux que les autochtones pré-européens. [ajout du 11 juin 2021]
  3. Pierre Le Moyne d’Iberville.
  4. Histoire des deux nationalismes au Canada, 1997, Préface de Bruno Deshaies, p. VI
  5. Il écrit : «Au début de la Confédération, 75,000 Canadiens français habitent le Haut-Canada. Il semble que les Pères francophones de la Confédération les oublient ; les deux sociétés n’existent apparemment que dans la province de Québec. En 1865, Hector Langevin déclare : «Le Haut-Canada a une population homogène pratiquant diverses religions.» George-Étienne Cartier pense de même en 1866 : «Le Haut-Canada n’est habité que par une seule race, il en est autrement du Bas-Canada.» (p.210)
Nouveaux liens : 29 / 01/ /23

Laniel J-F et Thériault J-Y. – http://extranet.puq.ca/media/produits/documents/2917_9782760543829.pdf

Un franco manitobain témoigne – https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/le-6-a-9/segments/entrevue/48293/rheal-teffaine-50ans-rassemblement-francophonie

L’Action nationale, novembre-décembre 1967, Les États généraux à la BAnQ

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