Lionel Groulx

« Mesdames, Messieurs, gardons, quoi qu’il nous en coûte de luttes et de sacrifices, gardons notre âme canadienne-française. Tant de générations de pionniers, de soldats et de laboureurs y ont mis de l’héroïsme et de l’amour, qu’ils en ont fait une semeuse de beauté et d’énergie. Gardons-la pour la jeter vivante et agissante dans les oeuvres de demain, avec la vertu de sa foi, avec la valeur universelle d’échange de son verbe. Alors, nos frères de France nous rendront ce témoignage que nous sommes bien toujours la sentinelle française que leur pays oublia de relever, il y a cent cinquante ans, mais qui, l’arme au bras, est restée en faction s u r le vieux rocher de Québec, pour jeter, sans défaillance, l’inlassable cri d’alerte : Français quand même! »

GROULX, L., Dix ans d’Action française, novembre 1926, BAF éd. p.21

On peut trouver de très nombreuses biographies de Lionel Groulx, tant la vie et l’œuvre de l’homme sont immenses. Nous mettons quelques liens à la fin.

Mais laissez-nous d’abord vous présenter un texte au parler franc, libre du conformisme politique que l’on pourrait craindre de nos jours. C’est en quelques centaines de mots l’Avertissement de l’éditeur, soit une sorte de préface à la publication en 1926 des Dix ans d’Action française. En 273 pages, le livre regroupe un peu plus de dix ans de discours et d’articles de Lionel Groulx. L’abbé Groulx était déjà dans les années 1920, un chef de file célèbre et influent. Laissons M. Albert Lévesque nous entretenir de l’œuvre d’un maître dans des termes exempts de toute mauvaise conscience nationaliste. C’était la façon et la beauté de notre affirmation à cette époque, malheureusement dépréciée par la suite.

On ne peut parler de Lionel Groulx sans aller au coeur du sujet. Groulx, nationaliste modéré, jouissait d’une réputation enviable, il était admiré et respecté en société : un sénateur (N-A Belcourt), un ministre (J-E_Perreault) pouvaient être de l’assistance, là où il s’exprimait. Comment expliquer qu’on ait pu le livrer ensuite aux soupçons et accusations d’antisémitisme avec la participation d’élites universitaires sans échine ? Comment expliquer qu’une Esther Delisle ait pu décrocher un doctorat (Antisémitisme et nationalisme d’extrême-droite dans la province de Québec 1929-1939, Thèse (Ph. D.), Science politique, Université Laval, dir. Jacques Zylberberg, 1992)? (1 Note Gary Caldwell) Mais ne confondons pas les effets avec les causes, ne confondons pas la petite histoire avec la grande. C’est avec la montée en influence d’une “dénazification” préventive dans l’après-guerre qu’on s’efforcera de rogner la valeur civilisationnelle des nations de l’Occident encore enracinées dans la tradition. C’est là le grand portrait, il nous rappelle que le “modernisme” n’est pas né dans les choux. Les idées qui s’imposent ont une histoire. Chez nous, avec Pierre Elliot Trudeau pour héraut, on opposera la révolution universelle à la nation canadienne-française. Cela passait par la prépondérance de l’individu magnifié dans une société contractuelle, dont le succès réclamait l’abaissement de l’être collectif.

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR

Dix ans d’Action française

[…]L’on a conscience d’être en contact avec un esprit complet, logique, sûr de lui-même, libre de tout intérêt mesquin, soucieux avant tout de la vérité. L’abbé Groulx est un maître. Nous disons, maître, non parce qu’il essaye de dominer, ou le désire. Mais parce que dans sa vie, depuis les dix à douze ans qu’il écrit, et qu’il agit, nous sentons une orientation déterminée. Il sait ce qu’il veut. Il sait où il va. Il dit ce qu’il pense. Il agit selon sa pensée. C’est pourquoi il a des disciples nombreux.
Sa force d’entraînement, c’est la lumière qui oriente les énergies, et c’est l’exemple d’une vie consacrée à la réalisation d’un idéal. L’abbé Groulx est chez nous l’un des rares hommes de doctrines et d’action, qui harmonisent si justement la théorie et la réalité. Il en est peu, à notre connaissance, dont les opinions et les actes offrent autant de logique et d’unité.
Avec lui, la jeunesse soucieuse de directives est enfin entrée dans l’ère des précisions nécessaires, dans l’ère ou les points sur les i ne sont pas négligés.
Que l’on relise les deux premiers chapitres de ce volume, écrits avant même la fondation de l’Action française, mais insérés là pour leurs affinités intellectuelles avec le reste. Déjà s’annonce la doctrine qui illuminera toute une vie. A mesure que l’on tourne les pages, que l’on franchit le seuil des années, les mêmes idées-mères se répètent, ou mieux se dégagent plus nettement, jusqu’au maître chapitre qui ferme le volume avec l’éclat d’un esprit en parfaite maturité: « l’Histoire et la vie nationale. » L’abbé Groulx a condensé dans ces pages la substance de son oeuvre doctrinale. Il n’est pas un Canadien français, demeuré encore fidèle à la discipline de son esprit et au respect de son sang, qui ne puisse adhérer, sans restriction, au programme de vie nationale ainsi esquissé.
Il ne s’agit plus de ballotter l’âme canadienne-française entre la fidélité à soi-même et sa loyauté au conquérant, sans jamais la fixer à l’ancre du salut. Il ne s’agit même plus d’adopter le caractère de neutralité nationale que préconisent les partisans de V « esprit canadien » tout court. Mais il s’agit de révéler au peuple canadien-français, l’entité distinctive de son âme, la personnalité particulière de son être; de la lui faire aimer, de lui en indiquer la fin suprême, et de lui proposer les méthodes qui l’orienteront vers son épanouissement intégral.
L’abbé Groulx s’est consacré à cette mission. On est tenté, parfois, de lui reprocher d’avoir négligé son oeuvre historique pour le bénéfice de son oeuvre doctrinale d’Action française.
Qui oserait nier que les deux n’ont pas leur rigoureuse nécessité? D’ailleurs, elles se rapprochent tellement par le fond, qu’elles se confondent harmonieusement. Les leçons d’Histoire ont révélé au peuple canadien-français qu’il constitue une nation distincte. Les chapitres de doctrine ont suppléé à ce que le cours d’histoire n’avait pas mission d’exprimer : orienter les énergies de notre peuple vers sa destinée ultime. Nous l’avons déjà écrit: chez l’abbé Groulx « l’historien se double de la clairvoyance d’un chef. Il ne se borne pas à évoquer le passé; il explique le présent, il indique les solutions de l’avenir. » C’est pourquoi, son oeuvre atteindra plusieurs générations.
Quiconque aura la bonne fortune de parcourir ce volume, que nous avons l’honneur d’éditer, constatera la justesse de notre appréciation.
Albert LÉVESQUE.
 

Source

GROULX, L., Dix ans d’Action française, novembre 1926, édition BAF, 273 p.

Pour en savoir plus

1- Bilan du siècle de l’Université de Sherbrooke https://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/biographies/85.html
2- Qui était Lionel Groulx ? (Fondation Lionel-Groulx) https://fondationlionelgroulx.org/lionel-groulx
3- «…le cas de Lionel Groulx est remarquable, puisque sa bibliothèque (8 000 volumes et brochures) contient 712 ouvrages qui lui ont été dédicacés. » https://www.erudit.org/fr/revues/vi/1993-v19-n1-vi1352/201070ar/

 

Pour approfondir le sujet

1- « Groulx avait en effet anticipé les manoeuvres des Richler, Delisle, Khouri, et tutti quanti, ces fiers représentants de l’internationalisme bourgeois. » Serge Cantin, Groulx et nous, 8 mars 2000 http://agora.qc.ca/documents/groulx_et_nous
2- Le discours sur l’antisémitisme au Québec Gary Caldell, L’Agora, juin 1994, vol 1 No 9 La controverse Delisle-Richler, le discours sur l’antisémitisme au Québec et l’orthodoxie néo-libérale au Canada. Cet article est paru à quelques mois d’intervalle dans The Canadian Literary Review en version anglaise et dans L’Agora en version française. La plupart des commentateurs et des observateurs ont reconnu qu’il s’agissait d’une contribution de premier ordre, décisive peut-être, dans un débat qui, à un certain moment semblait destiné à prendre autant d’importance au Canada que l’affaire Dreyfus un siècle auparavant en France. http://agora.qc.ca/documents/le_discours_sur_lantisemitisme_au_quebec
3- Lionel Groulx devant le tribunal de l’histoire Pierre Trépanier, 22 avril 2005 « Spécialiste de Lionel Groulx, je n’ai rien trouvé dans les écrits de ce dernier ou encore dans les arguments de la Justice telle qu’elle a parlé ce soir, qui, dans le contexte historique, dans le contexte de l’époque, permettrait de conclure que cet homme de droite qu’était Groulx parlait ou se comportait en extrémiste. » http://agora.qc.ca/documents/Lionel_Groulx–Lionel_Groulx_devant_le_tribunal_de_lhistoire_par_Pierre_Trepanier
4- La mémoire de Groulx Fernand Dumont, Le sort de la culture, éd. Typo, 317 pages – format numérique : Les Classiques des sciences humaines, pp 301 – 326 « Pris dans le détail, ses diagnostics, ses admonestations ne peuvent guère nous être utiles. Alors pourquoi nous attarder à son œuvre, à ses intentions ? Arrêtons-nous à ce doute. Il contient en germe une problématique, une démarche, peut-être même une méthode. » http://classiques.uqac.ca/contemporains/dumont_fernand/Le_sort_de_la_culture/Le_sort_de_la_culture_4_IMAGE.pdf