Entre le Grand soir et les Petits pas, il faut savoir garder le cap !
À la fin de 2025, une dispute intestine divise de nouveau la québécitude. Pendant qu’on se mobilise autour de nouveaux espoirs référendaires (le fameux Grand soir), d’autres mettent en garde et s’activent pour donner au Québec une constitution (les petits pas !), qui serait aussi, dit‑on, un antidote au piège référendaire. Dans les deux camps, on voudrait certes un peu plus de passion nationale. Chez les politiques, à l’occasion, périodiquement, toute affaire n’en vient-elle pas à revêtir une « portée existentielle » ? Mais dans les chaumières, on en a vu d’autres et, pour le moment, peu retiennent leur souffle.
Soyons clairs : en dépit de leur approche différente, alors que des élections générales se rapprochent, les deux camps ont quelque chose de frères siamois. Réunis par le tronc, ils sortent tous deux du moule de la québécitude.
Explication.
La québécitude est un nouveau destin collectif qui ramène l’identité continentale des Canadiens‑Français aux limites d’une province. La québécitude vient avec de nouvelles ambitions : elle adopte les anglophones, les Autochtones et les immigrants du Québec, tous des Québécois, mais repousse toute appartenance canadienne‑française et acadienne, à l’intérieur comme à l’extérieur du Québec. Pour ceux qui cherchent le point de bascule de la Révolution tranquille, on peut aisément situer le changement de paradigme dans le démembrement et la réassignation identitaire d’un peuple.
La participation volontaire du Québec à la provincialisation des Canadiens‑Français n’a pu se réaliser que grâce à la convergence de vues de René Lévesque et de Pierre Elliott Trudeau. Pour les deux chefs, bien que poursuivant des fins différentes, le Canada de demain devait se passer des Canadiens‑Français, ce qui explique leur disparition rapide de l’espace public.

Leur dénigrement bien étalé devait verrouiller toute possibilité de retour. À ce titre, les Canadiens‑Français, peuple fondateur du Canada, portent les traits d’un peuple colonisé, supplanté par des « francophones » de provinces. Avec la Révolution tranquille, la charge coloniale d’Ottawa devient une charge relativement partagée entre Ottawa et Québec, qui joue le good cop de la paire.
Le gouvernement du Québec s’empresse, à chaque tournant, de prendre la défense des « droits consacrés des anglophones », même sans qu’on le sollicite, comme dans le cas patent du préambule de la Loi 99 (2000). Il s’assure du bien‑être des immigrants envoyés par Ottawa et se plie à leur afflux continu. Québec copie le fédéral et renchérit pour assurer à nos peuples ethniques autochtones l’usage de leurs territoires, de leurs langues, de leurs coutumes et de leurs particularités. Et, finalement, les « francophones » dénationalisés complètent une inconcevable anarchie constitutionnelle. La disparité des droits accordés aux uns et aux autres, leur application à vitesse et à intensité variables, suivies de budgets octroyés en raison de préférences communautaires, bouclent la boucle.
Peu importe le degré d’achèvement ou les succès futurs de l’un ou l’autre camp, la reconnaissance statutaire des Canadiens‑Français demeure une obligation patriotique sans équivalent. C’est ce point clé qui peut être le prélude d’une véritable libération : une révolution des institutions dépassées du Canada.
La Fédération des Canadiens-Français (FCF) reste au‑dessus de la mêlée de la québécitude. Elle n’a pas de préférence a priori entre référendum et constitution. Les deux approches ont leurs mérites ; les deux peuvent être soutenues alternativement ou ensemble, voire ignorées selon les circonstances. Les patriotes attachés à leur peuple ont cependant une boussole qui pointe vers l’intérêt national. Cette boussole leur fera toujours préférer le fond à la formule. L’émancipation nationale passe avant la particularité des moyens — des moyens qui ne cessent de décevoir par les limites que s’impose invariablement Québec. On continue de se complaire dans « les acquis de la Révolution tranquille », dont la principale « réussite » est la disparition des Canadiens‑Français. Est‑ce dans ces traces que l’on veut continuer d’avancer ?
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Avec le projet de constitution d’un côté, la remontée de PQ avec PSPP à sa tête de l’autre, dans le contexte d’une prise de conscience finalement généralisée du risque démographique, stimulent des énergies qui étaient dormantes depuis trop longtemps. Le premier signe de vitalité après 1995 est venu 17 ans après en 2012 avec les carrés rouges de l’UQAM… et il n’était pas spécialement nationaliste, disons générationnel, et était foncièrement une question de sous.
Les milieux nationalistes reprennent actuellement espoir, même s’il est porté par le même vieux rêve irréaliste. En effet, même dans le cas d’un victoire du Oui au référendum proposé par le PQ, serions-nous plus avancés ? Seulement dans la mesure dans laquelle une protection améliorée du français, le cas échéant, nous donnerait un répit.
Dans un cas comme dans l’autre, il faut trouver les moyens de cultiver la résilience collective des Canadiens-Français EN TANT QUE Canadiens-Français. Notre histoire bien comprise nous les donne, de nombreux exemples de gens qui ont combattu « pour la suite du monde » avec les armes à leur disposition à leur époque.
Il est à la mode depuis quelque temps de parler de guerre de 5e génération, dont le champ de bataille est l’opinion publique, les armes les moyens de communication, médias traditionnelles ou nouveaux, réseaux sociaux, les munitions étant l’information. La nécessité est de renforcer la résilience en rebâtissant l’identité canadienne-française, en rétablissant sa continuité dans les consciences. Nous avons pu d’ailleurs remarquer depuis un an un progrès dans ce sens chez diverses personnalités publiques. Savoir qui nous sommes, ce qui nous a fait, ce dont nous sommes le résultat. Il y a cent cinquante ans les combats d’opinion, politiques, se faisaient dans de petites gazettes, parfois éphémères. Aujourd’hui, nous avons le web, les réseaux sociaux et tout se passe dix fois plus vite. Les podcasters font du streaming, du live, touchent des auditoires difficilement concevables il y a à peine 20 ans. L’auditoire des médias traditionnels diminue démographiquement, mais aussi par leur propre faute. Deux événements récents le démontrent : l’entrevue de Guillaume Lemay-Thivierge chez Patrick Lagacé, dont l’attitude l’a discrédité chez une proportion importante des gens qui l’ont visionnée, et le scandale du congédiement de Christian Rioux au Devoir. Avons-nous seulement souvenir de tels événements de notre vivant ? Ce ne sont que deux signes de ce qui se passe actuellement au Québec.
Il faut recréer les conditions d’une réelle solidarité chez les nôtres pour faire face à l’orage qui vient, crise économique rivalisant avec celle de 1929 ou minorisation démographique, peut-être les deux ensemble. Il faut maintenant imaginer ce qui sera utile dans 5, 10, 15 ans. Nous avons quelques idées. Et vous ?