François-Albert Angers

Pour certains, le déclin du souverainisme arrive avec le référendum de 1995. Pour d'autres, il commence beaucoup plus tôt. Nous tâcherons d'échapper à la «déformation de notre culture politique» pour «analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses» de notre propre histoire récente.

Un patriote exemplaire, un opposant au libéralisme

« Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l’Europe centrale et orientale, souvent incapables d’analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. »  

Guy Laforest

Pour certains, le déclin du souverainisme arrive avec le référendum de 1995. Pour d’autres, il commence beaucoup plus tôt. Nous tâcherons d’échapper à la «déformation de notre culture politique» pour «analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses» de notre propre histoire récente.

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Pour l’avoir croisé quand je commençais à peine à m’intéresser aux affaires publiques, je garde de François-Albert Angers le souvenir d’un homme électrisant et mobilisateur. Il volait littéralement de table en table dans une salle pleine à craquer, où les représentants de quelque 200 associations s’entassaient, rassemblés pour mettre sur pied le Front Québec français. Directeur de L’Action nationale et président de la Société Saint-Jean-Baptiste, Angers était la cheville ouvrière de cette grande coalition contre le Bill 63 (1969). Le projet de loi du premier ministre Jean-Jacques Bertrand, successeur de Daniel Johnson à la tête de l’Union nationale, mais certainement pas son continuateur, voulait confirmer aux enfants d’immigrants le libre choix de la langue d’enseignement dans le réseau public. C’était compromettre le pouvoir de la majorité de se perpétuer et de prospérer en tant que telle.

Sans imposer des restrictions linguistiques aux immigrants, Angers, avait compris qu’ils iraient en masse grossir les rangs de la puissante minorité anglophone. Québec détenait des compétences constitutionnelles en matière d’éducation, il fallait les exercer pleinement. L’opposition était vive. On descend dans la rue en masse. Angers et le FQF exigent «que dans toutes les institutions publiques et dans celles financées ou subventionnées par l’État du Québec la langue d’enseignement pour toutes les matières soit la langue officielle du Québec, exception faite de l’enseignement d’une langue seconde».

Au parlement bataillent trois députés : Yves Michaud (PLQ), Antonio Flamand et Jérôme Proulx de l’Union nationale. Ce dernier dira : le «bill 63» place les choix individuels au-dessus du «bien-être de la collectivité et des intérêts supérieurs de la nation.»

Si je rappelle ces faits, c’est pour bien montrer la stature de l’homme. François-Albert Angers avait fait sa marque au sommet de nos associations nationalistes bien des années avant le référendum de 1980. Il n’était pas le dernier venu.

Il faut revenir sur son bilan du référendum de 1980, avant d’en reproduire de larges extraits plus bas. Ses conclusions frappent par leur justesse et leur clairvoyance. Sa lucidité est d’autant plus remarquable quand on songe que son texte a été écrit moins de six mois après le 20 mai 1980, donc avec très peu de recul. Il fallait revenir aussi sur les événements décrits plus haut pour mettre en relief la mobilisation massive des organisations syndicales, patriotiques et de la société civile de l’époque.

L’enthousiasme populaire, par moments irrésistible, qui avait accompagné la montée de l’indépendantisme s’est largement estompé. Dans l’histoire, qu’une cause juste s’efface de la sorte nous laisse avec de gros points d’interrogation. Il est d’ailleurs inutile de revenir sur la dernière élection pour démontrer que le PQ est à bout de souffle, après avoir tant misé sur des renouvellements et des rajeunissements à la chaîne. C’est dans ce contexte de fin de cycle que je convoque François-Albert Angers car, après plus de quatre décennies, rares ont été ceux qui ont repris ses idées, même dans les associations où il avait longtemps tenu le flambeau. Ses idées clés, largement ignorées ravivent le dicton qui veut que nul n’est prophète en son pays. Par-delà presque quatre décennies, il a toujours des choses précieuses à nous dire.

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À quoi faudrait-il attribuer le déclin du nationalisme ? Les réminiscences du déclin sont internationales et nationales, mais Angers ne déborde pas des cadres de la dimension nationale, ce qui était habituel jusqu’à récemment. On ne lui en tiendra pas rigueur.

Dans son texte paru à l’automne 1980 dans L’Action nationale, F-A Angers mettra en pièces l’adhésion finale du PQ au libéralisme philosophique et politique. Sans mentionner le mot, il fera remonter ce changement majeur, qui en revêt tous les aspects, à « une dizaine d’années ». En fait, il faudrait plutôt tenir le congrès de 1974, le congrès de l’étapisme, pour le marqueur officiel d’un souverainisme qui bascule dans le giron de la pensée libérale.

Qu’entend-on par libéralisme? Pour le dire tout simplement, c’est la doctrine de la prépondérance des droits individuels. Doctrine dominante au Canada, c’est sur elle que Pierre Elliott Trudeau a fondé la constitution de 1982 et imposé la charte des droits. Très tôt, le souverainisme québécois s’était retranché dans une position défensive par rapport à cette doctrine. Ne parvenant pas à la contrer sur le plan de la philosophie politique, ne voulant pas le faire parce que le combat de la vérité s’accordait mal avec l’électoralisme, il fera preuve d’une totale incapacité à lui opposer une autre légitimité : celle de la défense des droits collectifs, dont parlait Jérôme Proulx cité plus haut, celle qui relève le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le PQ esquivera donc la bataille des idées fortes qui pouvaient ordonner correctement les principes du droit individuel et du droit collectif, une bataille que mèneront néanmoins à contre-courant un certain nombre d’intellectuels et de personnalités ostracisés comme Yves Michaud. À l’instar de F-A Angers, ils n’auront jamais l’oreille des instances supérieures.

Par son adhésion au libéralisme, le PQ mettra en veilleuse, dès le congrès de 1974, le droit de la nation historique canadienne-française / Québécoise francophone à disposer de son destin. Il était pourtant clair, et ce l’est toujours, que dans le contexte d’un mouvement d’émancipation national, se ranger sur une ligne de primauté des droits individuels à la Trudeau était un poison, un cancer, une ruine. Par conséquent, à partir d’un mouvement pour que le peuple conquis de 1760 accède à la liberté d’aménager le territoire du Québec à son image, on fera du souverainisme un mouvement pour fonder au Québec un petit Canada : toujours tenté d’accorder aux droits individuels une valeur absolue sur les droits collectifs. Ces derniers chargés d’une connotation suspecte, totalitaire ou marqués par l’intolérance. En tout cas «moralement» inférieure aux yeux de la doxa. Dès 1974, le PQ tranchera en faveur d’une approche citélibriste, plus associée au progressisme et à l’universalisme, et s’efforcera désormais de sortir le canadien-français de la souveraineté. Influencé par les valeurs canadian  du multiculturalisme et l’essor d’un mondialisme antinational, il adoptera la conception d’une « nation » définie par un patriotisme strictement civique. Les rappels du caractère sociologique, culturel et historique de la société qui était à la source même du mouvement seront repris par la base militante, mais avec peu de sincérité au sommet, quand ils le seront.

En résumé :
Le congrès de 1974, cinquième du PQ, marque le passage (sous influence d’une infiltration fédérale), du principe du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» au principe des «droits démocratiques¨. Un brouillage libéral – trudeauiste dans la hiérarchie des droits, un renversement d’orientation, sous l’influence de l’envoyé Claude Morin, qui nous sera funeste.

Le Canada ne reconnaît que des individus, des électrons libres réunis par des services sociaux et une charte des droits individuels. L’individualisme exacerbé qu’il promeut milite pour la disparition de toute notion de «droits collectifs» et de «droits nationaux». En réalité, sous des dehors égalitaires irréprochables, la doctrine libérale, sans le contrepoids des droits nationaux qui sont une nécessité vitale, en particulier pour les petites nations, devient simplement un totalitarisme à façade vertueuse. Le manquement du Parti québécois à défendre le droit national comme un prolongement des droits de l’homme, comme un prolongement de la nature sociale de l’individu qui s’incarne dans la nation, est, pour beaucoup, ce qui a fait sombrer le PQ.

Plusieurs biographes se plaisent à cataloguer Angers dans le camp du nationalisme traditionnel de droite. Bizarrement, ce n’est pas un «traditionaliste» qui se révèle à la lecture de son analyse, mais un esprit que le libéralisme ne pouvait corrompre. Dans sa critique d’une rare vérité, ses positions contre le virage étapiste seront dévastatrices. Visionnaire, il avertira le PQ de sa fin.

Son analyse rappellera aux plus vieux restés sincères dans leur engagement qu’ils ont eu tort de ne pas prendre au sérieux ses mises en garde; elle apprendra aux plus jeunes qu’une voix libératrice s’était bel et bien exprimée clairement, sans trouver d’écho. Au point tel que Jacques Parizeau, resté sourd, continuera dans les mêmes ornières, avec les mêmes résultats, poursuivant le même déclin.

Les conclusions de F-A Angers sont sans appel :

«Nous allons perdre notre Québec même en accédant à l’indépendance politique» 

et plus loin:

«En fait, si nous insistons pour n’être que des Québécois, notre sort se réglera vraisemblablement en fonction de la confusion qui en résulte. Notre histoire nationale propre vient pour ainsi dire de se terminer

François-Albert Angers avait-il tout compris dès 1980?

  1. Nous sommes la nation historique qui a fondé le Canada.
     
  2. L’indépendance ne relève pas du principe démocratique mais du droit des nations. Par conséquent, seuls les membres de la nation concernée ont le droit de décider de leur destin.

  3. Et je cite: «Ce qui est indéniable, c’est que dans notre situation historique, il est plus facile de faire passer et accepter notre cause en nous définissant comme Canadiens-Français plutôt que comme Québécois.»

  4. Pour sa pertinence inaltérée après 42 ans, et pour bien mesurer toute la profondeur de la dérive péquiste (et ceux qui la prolongent), j’ai reproduit en annexe la majeure partie de l’article.

APRÈS LE RÉFÉRENDUM – II

Pour le texte original complet: http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3531775