Lettre aux souverainistes et indépendantistes

Pourquoi, amis souverainistes, ne prenez-vous pas le temps de lire ou de relire la Charte des Nations Unies et ses déclarations sur le droit des peuples minoritaires ? Les Abénakis, les Malécites, toute différence prise en compte, et ce n’est pas mon intention de la nier, ont bien obtenu des droits robustes malgré leur petit nombre. Répondez-moi, les Canadiens-Français ne sont-ils pas admissibles à des droits parallèles ? 

Vous avez hérité de Daniel Johnson père, qui lançait « égalité ou indépendance » comme une revendication de dignité entre nations, pas seulement comme une menace de sortie. Le titre symbolique de son livre contenait déjà l’idée que la reconnaissance pouvait précéder, ou même remplacer la rupture, du moins temporairement. C’est un pari qui avait de l’envergure : ne laisser personne derrière. Votre propre tradition n’est donc pas obligée de se figer dans une seule forme de liberté.

L’indépendance d’une province peut certes demeurer votre idéal d’horizon politique, mais il ne faut pas écarter l’idée d’une autre forme de justice, moins définie dans ce cadre strict, cadre dans lequel toute la population n’est pas concernée, et celle qui l’est n’est pas toute la mesure de son extension territoriale.1 Une autre forme de justice nationale, ancrée dans les tribulations non linéaires du temps long, mériterait aussi d’être poursuivie ! Mais vous avez accepté la rupture du Canada français sans en être les premiers responsables. La sous-estimation de la part d’Ottawa dans cette évolution n’a-t-elle pas été sublimée opportunément par la poursuite de votre néonationalisme limité à une province de la Confédération ?

Vous avez aussi ouvert nos institutions à de nouveaux francophones et suscité l’envie de le devenir chez de nombreux nouveaux arrivants. C’est très bien. Vous avez accueilli ceux qui n’avaient pas l’histoire directe des Canadiens‑Français de souche, faisant de la langue française un liant essentiel. Cette ouverture a enrichi votre projet. Mais cette éthique de l’inclusion ne devrait-elle pas vous conduire à réfléchir au sort de ceux qui sont déjà là, hors Québec, et qui partagent cette racine historique issue de la vallée du Saint-Laurent ? Ces derniers partagent la même aliénation coloniale en plus tragique, dans la même langue, la même culture, la même dépossession. Pourquoi ces Canadiens‑Français resteraient-ils les « parents pauvres » de la libération politique que vous planifiez, alors qu’ils partagent la même histoire ?  

Souverainistes, n’avez-vous pas eu un peu de mal à composer avec la division provinciale de notre peuple ? Appartenez-vous à ceux qui amplifient nos divergences délibérées, mises en œuvre en 1969 par P. E. Trudeau et sa Loi sur les langues officielles ? Avez-vous intégré le démembrement national à votre projet ou êtes-vous de ceux qui le combattent ? 

Avec des budgets expressément dédiés, on a fait de nous autant d’étrangers provincialisés, mais vous n’y voyez toujours rien de délibéré. Ne tombez-vous pas dans le panneau en considérant le cas du Québec comme ce contre-exemple qui peut échapper, lui seul, à la fatalité ? Mais, à quelles conditions ? 

Vous, souverainistes, n’auriez-vous pas magnifié 60 ans de vie provinciale ? Soixante ans de fédéralisme asymétrique, collé, tout en prétendant s’en distancier, sur les valeurs cardinales du Canada. Une forme de fédéralisme des peuples s’est réalisée à l’intérieur du Québec. Ce fédéralisme est calqué sur le modèle canadien en matière de droits autochtones, avec un zèle québécois… Mais vous ne vous êtes pas démarqués du Canada en matière des droits d’un autre peuple, lui aussi relativement ancien, le plus ancien après les Autochtones. Est-ce que vous attendez l’indépendance pour y voir ? Je vous le demande, car vous n’avez pas reconnu de statut aux Canadiens-Français. Vous avez reconnu un tel statut aux Malécites, aux Abénakis et à d’autres, mais toute la législation des souverainistes est restée muette sur le statut et les droits des Canadiens-Français. Croyez-vous que ce n’est pas nécessaire ? Ou croyez-vous peut-être que la reconnaissance de ce peuple pourrait nuire à l’indépendance ? Qu’une telle reconnaissance ferait débat ? Que vous seriez accusé de chauvinisme racialiste ? Ou, comme Yves Frenette, diriez-vous que ce peuple, s’il a déjà existé, est aujourd’hui un peuple éteint.2 Comme les Malécites et les Abénaquis et tous les autres peuples au bord de l’extinction que Trudeau et Chrétien voulaient achever en 1969 ?3

Vous croyez peut-être, par un confortable sous-entendu, que l’indépendance glisserait de manière discrète, le temps venu, des droits à ce peuple issu de Nouvelle-France ? Ou vous croyez tout simplement que ce peuple, je me répète, n’existe pas ? Il serait noyé, conformément à la doctrine trudeauiste, dans une identité québécoise inclusive, entièrement sublimée par une identité « francophone » de remplacement.

La politique indienne du gouvernement du Canada de 1969.
P. E. Trudeau et Jean Chrétien se font accuser de 
génocide culturel et reculent.

Enfin, et là vous avez raison de le rappeler, quand vous le faites, que le Canada actuel est le résultat d’une Conquête dans laquelle les Canadiens d’origine n’ont jamais reçu de garanties quant à leurs droits nationaux, seulement des concessions temporaires dues aux circonstances, comme l’Acte de Québec, le tout réduit aujourd’hui à des droits linguistiques, plus ou moins protégés. Mais ne croyez-vous pas qu’une autre forme de correction est possible : la reconnaissance constitutionnelle de la continuité historique, culturelle et linguistique d’un peuple des grands espaces, qui ne s’est jamais confiné aux rives du Saint-Laurent. Vous auriez tort de me dire que cela empêche votre aspiration à la souveraineté. Votre argument ne vaudrait que par restriction mentale. Après l’égalité, et en tout temps du reste, si vous voulez, vous avez le champ libre pour rechercher plus d’indépendance.

Mais, à vous entendre, l’égalité des peuples, tous les peuples, ne peut vous convaincre d’aucune façon. Elle doit être abandonnée au profit d’une forme mitigée d’indépendance aux caractéristiques plurinationales bien accusées. Pourquoi, amis souverainistes, ne prenez-vous pas le temps de lire ou de relire la Charte des Nations Unies et ses déclarations sur le droit des peuples minoritaires ? Les Abénakis, les Malécites, toute différence prise en compte, et ce n’est pas mon intention de la nier, ont bien obtenu des droits robustes malgré leur petit nombre. Répondez-moi, les Canadiens-Français ne sont-ils pas admissibles à des droits parallèles ? 

Finalement, n’avez-vous pas fixé la barre trop haute ?  Vous seriez-vous imposés des exigences démesurées compte tenu de vos ambitions bien contenues, tout compte fait ?

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  1. Le regretté Marco Wingender, dans Le Nouveau monde oublié, éd. de la Métisse, 540 p. soutient que le métissage est un phénomène plus commun qu’on le croit de notre histoire passée. Cette proximité que suggère le métissage aide peut-être à comprendre que nous sommes un peuple attaché à ses valeurs, sa culture, sa langue, un peuple qu’on ne peut réduire à un territoire bien défini en premier. Ne serions-nous pas, à l’instar des Autochtones, un peuple continu dans un espace discontinu ? ↩︎
  2. Yves Frenette, Brève histoire des Canadiens français, Boréal, 1998, 210 p.
    ↩︎
  3. https://publications.gc.ca/collections/collection_2014/aadnc-aandc/R32-2469-fra.pdf La politique indienne du gouvernement du Canada,1969 était un document politique du gouvernement du Canada qui a tenté d’abolir les documents légaux antérieurs portant sur les Premières Nations, y compris la Loi sur les Indiens et les traités. Il visait également à supprimer le statut légal distinct de tous les peuples « indiens » au sein de l’État canadien. Le Livre blanc de 1969 a été proposé par Jean Chrétien, alors ministre des Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, et par Pierre Elliott Trudeau, le premier ministre.» [L’Encyclopédie canadienne] ↩︎

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